mercredi 31 décembre 2014

Les voeux de bonne année du philosophe Alain

"Tous ces cadeaux, en temps d'étrennes, arrivent à remuer plus de tristesses que de joies. Car personne n'est assez riche pour entrer dans l'année nouvelle sans faire beaucoup d'additions ; et plus d'un gémira en secret sur les nids à poussière qu'il aura reçus des uns et des autres et qu'il aura donnés aux uns et aux autres, pour enrichir les marchands. J'entends encore cette petite fille, dont les parents ont beaucoup d'amis, et qui disait, en considérant le premier buvard qu'elle recevait à une fin d'année : <<Bon, voilà les buvards qui arrivent.>>. Il y a bien de l'indifférence, et aussi des colères rentrées, dans cette fureur de donner. L'obligation gâte tout. Et en même temps les bonbons de chocolat chargent l'estomac et nourrissent la misanthropie. Bah ! Donnons vite, et mangeons vite ; ce n'est qu'un moment à passer. 
 
Venons au sérieux. Je vous souhaite la bonne humeur. Voilà ce qu'il faudrait offrir et recevoir. Voilà la vrai politesse qui enrichit tout le monde, et d'abord  celui qui donne. Voilà le trésor qui se multiplie par l'échange. On peut le semer le long des rues, dans les tramways, dans les kiosques à journaux ; il ne s'en perdra pas un atome. Elle poussera et fleurira partout où vous l'aurez jetée. Quand il se fait, à quelque carrefour, un entrelacement de voitures, ce ne sont que jurons et invectives, et les chevaux tirent de toutes leurs forces, ce qui fait que le mal s'aggrave de  lui-même. Tout embarras est ainsi ; facile à démêler  si l'on voulait sourire, mesurer ses efforts, détendre un peu toutes les colères qui tirent à hue et à dia, mais bientôt noeud gordien, au contraire, si l'on tire en grinçant des dents sur tous les bouts de corde. Madame grince ; la cuisinière grince ; le gigot sera trop cuit ; de là des discours furibonds. Pour que tous ces Prométhées  fussent déliés et libres, il ne fallait pourtant qu'un sourire au bon moment. Mais personne ne songe à une chose aussi simple. Tous travaillent à bien tirer sur la corde qui les étrangle. 
 
La vie en commun multiplie les maux. Vous entrer dans un restaurant. Vous jetez un regard ennemi au voisin, un autre au menu, un autre au garçon. C'en est fait. La mauvaise humeur court d'un visage à l'autre ; tout se heurte autour de vous ; il y aura peut-être des verres cassés, et le garçon battra sa femme ce soir. 
 
Saisissez bien ce mécanisme et cette contagion ; vous voilà magicien et donneur de joie ; dieu bienfaisant partout. Dites une bonne parole, un bon merci ; soyez bon pour le veau froid ; vous pourrez suivre cette vague de bonne humeur jusqu'aux plus petites plages ; le garçon interpellera la cuisine d'un autre ton, et les gens passeront autrement entre les chaises ; ainsi  la vague de bonne humeur s'élargira autour de vous, allègera toutes choses et vous-même. Cela est sans fin.
Mais veillez bien au départ. Commencez bien la journée, et commencez bien l'année. Quel tumulte dans cette rue étroite ! que d'injustices, que de violences ! le sang coule ; il faudra que les juges s'en mêlent. Tout cela pouvait être évité par la prudence d'un seul cocher, par un tout petit mouvement de ses mains. Sois donc un bon cocher. Donne-toi de l'aise sur ton siège, et tiens ton cheval en main. 
 
2 janvier 1910
Alain, propos sur le bonheur

lundi 29 décembre 2014

pause, temps et tenue de travail

Autrefois, il était dit que l’habit ne faisait pas le moine ; aujourd’hui il ne fait pas le travailleur !
Il est de principe que le temps consacré aux pauses est considéré comme du temps de travail effectif quand le salarié est à la disposition de son entreprise et doit donc se conformer à ses directives sans pouvoir vaquer librement à ses occupations personnelles.
En quelque sorte, il a un patron à la patte, comme bracelet électronique.
Mais le fait de porter une robe de bure, pardon, une tenue de travail n’est pas un critère suffisant.
Ainsi, pour dire fondée la demande d’un  salarié au titre des heures supplémentaires, une Cour d’ appel avait retenu  que les salariés de l'atelier aluminium prenaient leurs pauses-repas en fonction des exigences du travail et restaient en tenue de travail, ce qui signifie qu'en réalité ils restaient dans le créneau horaire de 12 h à 13 h 30 prévu par le contrat de travail à la disposition de l'employeur et que ces heures de présence s'analysaient donc comme des heures de travail effectif et devaient  donner lieu à paiement d'heures supplémentaires .
La Cour de cassation, dans un arrêt du 15 octobre 2014 (13-18612) rappelle cependant  que le temps consacré aux pauses est considéré comme du temps de travail effectif lorsque le salarié est à la disposition de son employeur et doit se conformer à ses directives sans pouvoir vaquer librement à des occupations personnelles et que la seule circonstance que le salarié soit astreint au port d'une tenue de travail durant la pause ne permet pas de considérer que ce temps constitue un temps de travail effectif.
Il est possible de vaquer à ses occupations personnelles en tenue de travail, tout dépendant cependant, peut-être, de ladite tenue…
Je vous laisse extrapoler.

dimanche 28 décembre 2014

Croyance et foi.

"Croyance :c'est le mot qui désigne toute certitude sans preuve. La foi est la croyance volontaire. La croyance désigne au contraire quelque disposition involontaire à accepter soit une doctrine, soit un jugement, soit un fait. On nomme crédulité une disposition à croire dans ce sens inférieur du mot. Les degrés du croire sont les suivants. Au plus bas, croire par peur ou par désir(on croit aisément ce qu'on désire et ce qu'on craint). Au- dessus, croire par coutume et imitation (croire les rois, les orateurs, les riches). Au-dessus, croire les vieillards, les anciennes coutumes, les traditions. Au-dessus, croire ce que tout le monde croit (que Paris existe même quand on ne le voit pas, que l'Australie existe quoiqu'on ne l'ait jamais vue). Au-dessus, croire ce que les plus savants affirment en accord d'après des preuves que la terre tourne, que les étoiles sont des soleils, que la lune est un astre mort, etc.). Tous ces degrés forment le domaine de la croyance. Quand la croyance est volontaire et jurée d'après la haute idée que l'on se fait du devoir humain, son vrai nom est foi."

Alain

vendredi 26 décembre 2014

Les voeux du croque-mort... et de l'avocat.

A ma connaissance, les entrepreneurs de pompes funèbres n'envoient pas de vœux à leur clientèle, enfin future.

Ça aurait quelque chose, comment dire, de glaçant: je suis là, je vous attends...

Mais n'en est-il pas de même pour l'avocat judiciaire: je vous souhaite du bon, mais sinon, je suis là ?

Vous ne croyez-pas ?

Alors bonnes fêtes et sinon, je suis là

mercredi 24 décembre 2014

La crèche de Sartre.



Comme c’est Noël, on ressort les crèches et, parmi celles-ci, la crèche de Jean-Paul Sartre.
Un texte écrit par lui, en 1940, quand il était prisonnier, à l’attention des prisonniers, ses frères.
Il paraît que les zélotes de l’église sartrienne ont voulu en nier la paternité, mais lui-même l’a reconnue; il n’était pas Joseph !

Immédiatement, d’ailleurs, les calotins et les calotines de suggérer qu’en fait à la fin, Sartre était devenu croyant ; touchent-ils une prime céleste à chaque croyant gagné, ou imaginé ?

Pour moi qui pense que théisme et athéisme sont parfois le même versant d’une certitude conduisant à la triste paresse de l’interrogation, de la disputatio intérieure, je verrais plutôt dans ce texte le talent de l’écrivain, le don de quelque chose de beau fait un moment difficile, un texte doux et tendre, profondément humain.

En ce sens, elle est belle la crèche de Sartre :

« Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche, la voici. Voici la Vierge, voici Joseph et voici l’Enfant Jésus. L’artiste a mis tout son amour dans ce dessin, vous le trouverez peut-être naïf, mais écoutez. Vous n’avez qu’à fermer les yeux pour m’entendre et je vous dirai comment je les vois au-dedans de moi. La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : « Mon petit ! » Mais à d’autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : « Dieu est là », et elle se sent prise d’un crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toute les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères. Mais aucun n’a été plus cruellement et plus rapidement arraché à sa mère, car Il est Dieu et Il dépasse de tous côtés ce qu’elle peut imaginer. Et c’est une rude épreuve pour une mère d’avoir crainte de soi et de sa condition humaine  devant son fils. Mais je pense qu’il y a aussi d’autres moments rapides et glissants où elle sent à la fois que le Christ est  son fils, son petit à elle et qu’il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : « Ce Dieu est mon enfant ! Cette chair divine est ma chair, Il est fait de moi, Il a mes yeux et cette forme de bouche, c’est la forme de la mienne. Il me ressemble, Il est Dieu et Il me ressemble ». Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit. Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie. Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu’il souffre sans se l’avouer. Il souffre parce qu’il voit combien la femme qu’il aime ressemble à Dieu. Combien déjà elle est du côté de Dieu. Car Dieu est venu dans l’intimité de cette famille. Joseph et Marie sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté, et toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accepter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et il est heureux d’adorer. »

mardi 23 décembre 2014

Radioscopie.



La période de Noël a ceci d’étrange qu’elle fait revivre l’enfance et parfois permet comme une sorte de présence de ceux qui ne sont plus.
Les crèches, Pères Noël, sapins sont autres chose que ce qu’ils paraissent ; ils sont l’occasion d’une forme d’interrogation de soi au travers du temps accompli, et c’est peut-être cela aussi que dit le mouvement de révolte que l’on sent bien dans la société contre l’effacement normatif des traditions qui ne sont ainsi pas seulement images du passé, mais encore possibilités rythmées d’introspection et de construction psychologique.
Il reste de l’enfance des odeurs, des couleurs, des senteurs, des sons, des sensations; toute une gamme d'impressions.
On les ressent souvent pendant la période de Noël, me semble-t-il.
Je me souviens ici, par ailleurs,  combien, au sortir de l’école, mais un peu plus tard que les petites classes, j’aimais entendre radioscopie et Jacques Chancel, et combien ce ton doux compréhensif, intelligent, reste présent à l’esprit encore aujourd’hui.

Et maintenant, obéissant aux ordres, il faut que j’aille choisir du vin.
Ça, enfant, je ne le faisais pas.