lundi 4 juillet 2016

Toirac Pays de l'intemporel de Bonnefoy

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"...Nous arrivions, au matin, nous franchissions la porte basse, délavée, qui donnait sur l’enclos (on disait le parc, il est vrai qu’il y avait de grands arbres) entre la maison et l’église, et je courais au fond du verger qui le prolongeait à droite vers la lumière et dominait la vallée. Là sans doute des fruits avaient commencé à mûrir. Les reinesclaudes, les prunes bleues allaient tomber tout un mois, plus tard se seraient les figues, peut-être le raisin – les prunes seraient fendues et en cela évidentes, ouvrant aux guêpes errantes davantage l’être que la saveur – et je pleurais presque, d’adhésion. L’exil était terminé. Zénobie, femme de quarante-cinq ans, grosse, sale, au port de reine, allait passer, poussant les oies du bout de son bâton courbe vers ce qu’on appelait la maison des poules – un vestibule, une cuisine, un salon abandonnés aux caquets et à la fiente – et ce serait la terre debout, ceinte de feux, couronnée. Beaucoup me revient, cette fois, de l’herbe épaisse, du vent, de la maison, des villages. Pourtant, pas plus que Tours ne méritait mon refus, Toirac ne valait à mes yeux, je le vois bien maintenant, par ce que je croyais y aimer, et voilà déjà qui importe. Oui, je trouvais beau ce pays, il m’a même formé, dans mes choix profonds, avec ses grands causses déserts, où affleure la pierre grise, et ses orages de plusieurs jours, quelquefois, au-dessus des châteaux fermés. Toutefois, qu’aurais-je pu déchiffrer, de ces beautés difficiles, sans une qualité qui s’y ajoutait, et comme par accident? Quand nous repartions en septembre, à peine si se formaient les premiers brouillards, nous laissions le raisin, souvent, à mûrir encore et c’était donc un été sans fin qui nous accueillerait l’an d’après, c’était, cette vallée, cette rivière là-bas, ces collines, le pays de l’intemporel, la terre déjà un rêve où perpétuer la sécurité des années qui ne savent rien de la mort. Pays où la chair, comme a dit Rimbaud, est encore un fruit pendu dans l’arbre; […] Pays, par conséquent, d’une conscience qui peut appréhender l’univers (d’une façon naïve, qu’il faudra vite que l’on réprime) non dans le heurt déjà des existences finies, mais dans la musique des essences. […] En vérité, ce « massif central », coloré ainsi d’absolu, ressemble beaucoup à l’arrière-pays de mes rêveries ultérieures..."

Yves Bonnefoy, l'arrière pays

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