samedi 22 avril 2017

Alexis de Valon, le Châle noir ; où l'on conte fleurette...

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— Mademoiselle, dit-il, vous partez demain, et moi-même je vais quitter ce pays où je ne puis plus vivre. Peut-être ne vous reverrai-je jamais, et, quand même je vous retrouverais un jour, les événements qui me bouleversent maintenant seront alors loin de vous, et vous n'y songerez plus. Cette heure où je vous parle est une heure solennelle et qui sera probablement unique dans ma vie. Permettez-moi d'en profiter. Je voudrais que le souvenir lointain que vous garderez de moi me ressemblât tout à fait, qu'il ne restât dans votre pensée aucun doute, aucune ombre sur mon compte ; or, vous sentez vous-même que vous ne savez pas tout. Mademoiselle d'Haucourt fit un mouvement de tête approbatif. Vous rappelez-vous, ajouta Gaston, cette lettre que vous m'avez remise un matin à Haucourt ? Hélène leva sur lui un regard pénétrant.
— Là est tout mon secret, toute mon histoire, continua-t-il. Vous la saurez tout entière ; fautes et regrets, joies et peines, je ne vous cacherai rien. Le voulez-vous ?
— Vous me le devez bien, dit tout bas et avec émotion mademoiselle d'Haucourt.
Ce mot valait mieux qu'un grand discours, et le cœur de Gaston faillit déborder. Il raconta alors plus rapidement et mieux que je n'ai su le faire, car il avait un stimulant que rien ne remplace, sa rencontre avec Aline et son amour pour elle, la tendresse naïve de la jeune fille, ses chagrins, la pauvreté de sa famille ; il n'omit rien ou presque rien, car vous devinez par où son récit différa du mien et sur quels détails il passa légèrement. Enfin il arriva au départ d'Aline, dont il recula seulement quelque peu la date, et il avoua même l'intervention de madame de Grainville. Puis, il revint sur son séjour à Haucourt et sur ses impressions premières. De ses conversations avec Henri, de sa situation vis-a- vis de lui, il raconta tout ce qu'il pouvait dire. En un mot, il fut jusqu'au bout sincère autant que possible, ai-je dit, car, convenons en, la sincérité absolue n'existe pas dans ce monde, et non-seulement on cache toujours à autrui quelque chose, mais l'on ne s'avoue pas tout à soi-même. Des deux êtres qui sont en nous, l'un passe sa vie à tromper l'autre et à poser devant lui.
    Mademoiselle d'Haucourt écouta ce récit avec émotion, et Gaston suivit avec intérêt, tout en parlant, les impressions diverses qui se peignirent tour a tour sur sa physionomie attentive. Il y lut la curiosité, l'embarras, la surprise, la pitié ; en finissant, il interrogea Hélène du regard : Ma confession, lui dit-il, est complète. Me voilà tel que je suis. Que votre impression actuelle me soit favorable ou contraire, elle est juste, et je dois l'accepter.
    Mademoiselle d'Haucourt ne répondit rien. Elle examinait dans ce moment avec une attention excessive la reliure en cuir de Russie d'un album, chef-d'œuvre de Beauzonnet. Elle examinait scrupuleusement les coins, la tranche, les filets, la dorure, la serrure compliquée, et Gaston se rappela involontairement ce Journal des Débats qu'elle lisait a Haucourt avec une si profonde gravité dans une circonstance analogue.
— Ce livre parait vous intéresser extrêmement, dit-il avec un peu de dépit.
— S'il m'intéresse ! dit mademoiselle d'Haucourt ; c'est mon confident, mon ami, mon compagnon de voyage. Depuis quatre ans, il me suit partout ; je lui confie les pensées qui me frappent, les vers que j'aime, les fleurs qui me plaisent ; en le feuilletant, je retrouve tous mes souvenirs, toute ma vie sous une forme intelligible pour moi seule. Puis elle s'arrêta. Monsieur de Charleval, reprit-elle après un moment de silence, cette jeune fille me plaît extrêmement. Vous avez fait une bonne action, et, si j'en étais capable, je serais heureuse de m'y associer.
— Qui sait, dit Gaston, si je ne vous rappellerai pas cette parole un jour ?
— Quand vous voudrez, répondit-elle, et un silence se fit de nouveau, pendant lequel mademoiselle d'Haucourt regarda de plus belle la reliure de Beauzonnet. Puis, sans tourner la tête et en suivant avec des ciseaux autour de l'écusson estampillé les lettres d'or presque imperceptibles qui composaient la devise, elle ajouta à voix basse :
— Que ne m'avez-vous dit tout cela plus tôt ?
    Cette réponse, prononcée avec une négligence évidemment étudiée, rencontra dans l'esprit de Gaston une signification qui le fit frémir de joie ; il allait parler lorsqu'il s'aperçut que le vieux marquis, inquiet de la prolongation singulière du tête-à-tête, s'était approché.
— Et quelle est cette devise ? demanda tout à coup le jeune homme.
— Elle est fort belle, c'est celle de Jacques Cœur, et tout homme résolu devrait l'adopter, dit mademoiselle d'Haucourt en regardant Gaston : A cœur vaillant rien d'impossible.
— Elle est belle en effet, mais elle est mensongère, reprit plus bas Gaston en regardant M. d'Haucourt s'éloigner. Elle me rappelle, hélas ! que vous partez demain, et je vois dans mon avenir des impossibilités qui dérouteraient le cœur le plus vaillant.

— Qui sait ?... dit mademoiselle d'Haucourt avec un sourire charmant, et elle ouvrit son album.

Alexis de Valon  (1818 – 1851)
Le Châle noir
Chapitre VII (extrait)


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