vendredi 21 mars 2014

Pas Russe la Crimée, et Tchekhov?


A M. P. TCHÉKHOVA.
(Théodosie, 22 juillet 1888.)

Chère maisonnée,

Je vous informe par la présente que je quitte demain Théodosie. C’est ma paresse qui me chasse de Crimée. Je n’ai pas écrit une ligne et pas gagné un kopeck; si mon ignoble flemme dure encore une ou deux semaines je n’aurai plus un sou et la famille Tchékhov devra passer l’hiver à Louka. Je rêvais d’écrire en Crimée une pièce et deux ou trois récits mais il s’est avéré que sous le ciel du midi il est beaucoup plus facile de monter tout vivant aux cieux que d’écrire une seule ligne. Je me lève à onze heures, je me couche à trois heures du matin, je mange toute la journée, je bois et je parle, je parle sans fin. Je suis devenu une machine à parler. Souvorine ne fait rien lui non plus, et nous avons ensemble résolu tous les problèmes. Une vie substantielle, pleine comme un œuf, une vie qui vous tient... Farniente au bord de la mer, chartreuses, petits vins blancs au rhum, feux d'artifice, bains, joyeux soupers, excursions, romances, tout cela fait que les jours sont courts, et passent sans qu’on s’en aperçoive ; le temps s’envole, s’envole, et la tête sommeille au bruit des vagues et refuse de travailler... Tes journées sont très chaudes, les nuits étouffantes, asiatiques... Oui, il faut partir!
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TECKHOV
Lettres de Crimée

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