samedi 19 avril 2014

Propos d'Alain sur la technocratie; de circonstance.

"...Le pays est administré par l'élite, mais administrer n'est pas gouverner. Lorsqu'on demande que le pays soit gouverné par l'élite, c'est parce qu'on pense que les difficultés politiques tiennent à l'incompétence de ceux qui exercent le pouvoir. Mais il n'y a là en réalité aucun problème, car dans toute administration l'accès au corps se fait sur concours et la promotion sur le jugement des supérieurs hiérarchiques. Il n'est pas vraisemblable que les fonctionnaires de l'Armée ne connaissent rien aux armes, que ceux de l'Education nationale ne connaissent rien à l'enseignement, que ceux de l'Equipement ne connaissent rien aux ponts et chaussées, etc. Tout au contraire, malgré quelques exceptions qu’on ne saurait légitimement tenir pour représentatives, tous ces gens-là savent bien ce qu'ils font et sont en outre animés du désir de faire encore mieux. Mais que l'élite soit à sa place et qu'elle détienne le pouvoir qui lui revient ne signifie nullement que lui revienne le pouvoir de gouverner. Le gouvernement en effet implique un arbitrage entre les administrations. Un militaire veut des armes, un maître veut des écoles, un ingénieur de l'équipement veut des routes. Chacun veut aussi toutes les armes, ou toutes les écoles, ou toutes les routes qui lui semblent très raisonnablement nécessaires afin de satisfaire les besoins du pays. Mais il n'est pas possible de satisfaire tous ces besoins à la fois. Au-dessus du pouvoir technocratique le pouvoir politique devra trancher afin de concilier au mieux les besoins avec le possible : on pourra construire tant de canons, tant d'avions, tant d'unités navales, mais pas plus. Car il faut aussi des écoles et des universités, des chaussées et des ponts, etc. qu'on ne pourra pas construire non plus aussi nombreux qu'on le souhaiterait. Il appartient au pouvoir administratif de pousser aussi loin qu'il lui semble légitime de le faire la revendication des moyens qui sont de son domaine. Mais une compétence va nécessairement à l’encontre de l’autre, parce qu’elle l’ignore et même refuse obstinément de la reconnaître : il suffit de songer à la réputation qu’ont les militaires chez les maîtres d’école ...et réciproquement !
Par conséquent n'écouter que l'un d'entre eux, ce serait réduire l'homme et le définir comme un animal qui se bat, ou qui apprend, ou qui roule, etc. Chacun vise la perfection et c'est évidemment très louable. Or " toutes ces perfections luttent ensemble et retombent sur nous de tout leur poids ". Chacune a son prix et le budget de la nation n'est pas inépuisable. Il faut donc au-dessus de toutes les administrations un pouvoir qui n'est plus de la même essence, qui ne repose plus sur la compétence, qui n'est plus technocratique mais qui est enfin proprement politique. Il lui revient de voir l'ensemble des besoins du pays, de les hiérarchiser, de les coordonner et enfin de faire un homme qui n'ait pas pour unique fonction de se battre, ni d'apprendre, ni de rouler, etc. mais qui soit humainement le meilleur possible. Chaque spécialiste dans la qualification qui lui appartient se fait une idée du meilleur qui est tout à fait inhumaine, irréductible à celle que s'en fait l'autre et incompatible avec elle. Cette catégorie très diversifiée de techniciens n'est pas de celles qui produisent : tout au plus organise-t-elle. Il est très remarquable, et nullement regrettable, que la distinction entre le pouvoir administratif et le pouvoir politique la soumette à ceux qui n'ont pas de qualification, pas de compétence pour décider dans aucun de ces domaines, mais qui a l'opposé de cette catégorie produisent : l'ensemble des producteurs, qui fait le peuple, qui constitue le souverain et qui décide soit directement, soit par ses représentants..."

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